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"Pour toi, espérer : c’est aimer l’autre ?" 


Témoignage donné par
Camille, membre du Foyer,
lors d'un week-end pour les jeunes 16-30 ans
Novembre 2000

 

Oui, l’espérance est dans l’amour fraternel. Je l’ai expérimenté très tôt dans mon enfance. Je suis la 3ème d’une famille de 7 enfants, famille chrétienne, très pratiquante. Nous arrivions à la messe tout endimanchés. Il paraît que nous allions au premier rang,je ne m’en souviens que parce que des gens me l’ont rappelé.Camille

Très vite, mes parents nous ont appris à être attentifs aux autres, aux plus pauvres et aux nécessiteux. A chaque Noël, Maman nous faisait trier nos jouets pour que nous donnions ceux qui étaient en bon état pour des enfants qui n’en auraient pas. Le jour de Noël, nous invitions une voisine âgée, seule, qui nous impressionnait beaucoup parce qu'elle avait du poil au menton !

Tous les soirs, nous allions à pied chez Monsieur le Curé porter la soupe que maman lui préparait. Si nous avions des camarades qui étaient seuls chez eux, ils pouvaient toujours venir jouer avec nous à la maison et partager nos repas familiaux. Maman disa
it : "quand il y en a pour 7, il y en a pour 8 !"  J’ai le souvenir que notre porte était toujours ouverte à tous.

Quand j’étais en pension une fille du Sénégal, une autre de Madagascar, une autre des Hautes Pyrénées, venaient les week-ends à la maison, sinon elles restaient en pension jusqu’aux grandes vacances.

Un oncle malade était venu chez nous pendant quelque temps pour se remettre sur pied. 

Je pourrai ainsi continuer longtemps, mais je comprends que c’est cela qui a formé mon cœur et mon esprit à l’accueil de l’autre. Notre famille était pleine de vie et de joie. C’est ainsi qu’il me semble avoir toujours désiré aimer tout le monde et venir en aide à ceux qui en avaient besoin. Ce n’était pas un effort pour moi, mais une vraie joie. Mon cœur était plein d’espérance et j’aimais tous mes frères les hommes. C’est d’ailleurs ce qui m’a motivé pour être infirmière.

Je rêvais encore d’avoir un jour une grande maison ouverte à tous, où les gens fatigués pourraient venir se reposer…
Aujourd’hui, je me rends compte à quel point je suis exaucée et combien Dieu prend en compte nos désirs les plus profonds.

Mais voilà, à 20 ans, ma vie se brise sur la mort brutale de mon frère de 19 ans. Pourquoi lui ? Pourquoi si jeune ? J’en voulais au monde entier. Je crois que c’est à partir de ce  moment-là que je me suis éloignée de l’Eglise.
Mon espérance est morte en même temps que mon frère
Alors j’ai eu un mode de vie de plus en plus égoïste en me disant que de toutes façons à quoi bon faire des efforts, à quoi bon faire le bien. Et je me suis mise à croquer la vie en dépit du bon sens
. Rien ne pouvait m’arrêter, ni personne m’empêcher de faire ce que bon me semblait. Tout me paraissait convenances de gens coincés.

 Maintenant, je réalise à quel point ce chemin de fausse liberté, où comme l’enfant prodigue, je dilapidais mon bien, était chemin de vertige, de non-sens et de désespérance.

A 30 ans, au bout de 10 ans d’errance, je me suis retournée en arrière pour regarder ma vie : je réalisais que je n’avais rien construit et que j’avais perdu le sens de la vie. Comme le prodigue, je regardais vers l’Eglise la maison de mon Père que je voyais ouverte à tous. Mais je ne savais plus comment y revenir. Je voyais bien que là les gens avaient des valeurs porteuses de vie, tandis qu’ailleurs on ne parlait que jouissance, vie artificielle sans lendemain. Il fallait que je retrouve le chemin, mais comment ? Une amie chrétienne, Anne, que je rencontrais rarement, peut-être trop sage pour moi m’a invitée chez elle et son regard bienveillant m’a été d’un grand secours. Elle me tendait la main avec beaucoup de confiance. Elle s’intéressait à moi alors que je m’en sentais si peu digne. C’est grâce à elle que je suis ici aujourd’hui, et j’en remercie le Seigneur.

Q/ : C’est à ce moment-là que tu as voulu entrer à Tressaint ?
Non, mais si j’avais eu le choix j’aurais choisi toute autre chose.

J’aurais voulu travailler dans un dispensaire, mais rien ne se présentait à moi. J’ai cherché du travail en tant qu’infirmière et on m’a proposé ce poste dans une prison en banlieue parisienne, à la maison d’arrêt de Nanterre. Travail passionnant de contact et d’accueil. Ceux que j’accueillais étaient dans une grande détresse, avaient toujours une soif profonde d’un contact vrai et chaleureux car jusque là ce n’était pour eux que brimades et humiliations.

Beaucoup m’ont touchée : les musulmans qui, après m’avoir saluée par une poignée de main, portaient leurs mains à leur cœur pour signifier leur respect profond. Ou encore ceux-là qui me parlaient de Dieu sans même que je leur en parle et sans trop savoir qui Il était. L’un d’eux me disait : je suis sûr que sa main me protège car plusieurs fois, cet homme avait tenté de se suicider, mais à chaque fois, cette main de Dieu s’y était opposé, par exemple, il allait se jeter sous le RER, mais quelqu’un se mettait juste devant lui quand le train arrivait. Cet homme avait été la terreur du service médicalisé à cause de son mutisme impressionnant et sa désespérance visible. Ils nous a suffi de lui parler plusieurs fois lorsqu’il venait pour ses soins, même s’il ne répondait rien pour qu’il se détende et peu à peu il est devenu un des fidèles amis de notre service.

Mais pour continuer ce travail auprès des prisonniers, je ressentais qu’il m’aurait fallu un fort soutien communautaire et spirituel que je n’avais pas. Un an auparavant, j’avais passé une année sabbatique à Tressaint où je me sentais comme un poisson dans l’eau : signe que peut-être le Seigneur m’attendait ici ? Le père de la communauté de Tressaint attendait ma réponse pour savoir si j’entrais dans la communauté.

D’autre part, je voyais des personnes dans la rue sans domicile, faisant les poubelles pour chercher leur subsistance. Qu’aurais-je fait pour elles toutes seules ? Il me devenait de plus en plus évident que pour moi, seule la prière et l’offrande de ma vie pouvait donner vie au monde et le changer dans le sens du beau. C’est ainsi que j’ai accepté de donner ma vie en venant la perdre ici pour suivre Jésus : “ vas, vends tout ce que tu as, donne ton bien aux pauvres, viens et suis-moi ”. Seul Jésus peut sauver notre monde. J’ai trouvé ici, à Tressaint, tout ce que je ne voulais pas. Je voulais des contacts avec les pauvres, ici je fais du ménage. J’aimais beaucoup bouger, ici je suis coincée entre 4 murs pour l’amour de Dieu. Mais ce qui est merveilleux, c’est la certitude d’être à la place que Dieu a voulue pour moi. Il m’apprend au quotidien à retrouver l’amour fraternel, la joie, la paix et me rend l’espérance.  

Q/ : As-tu un message à laisser ?

Que chacun écoute les désirs de son cœur, c’est souvent là que Dieu nous parle. Regarder les signes sur notre route, les portes qui s’ouvrent devant nous. Elles ne sont pas forcément celles que nous aurions choisi de prendre, mais si on se laisse faire on n’est pas déçu car il se peut qu’elles nous introduisent au chemin de la paix, de la joie et de l’espérance.