J'ai connu une longue dépression...

Témoignage d'un couple, à la fin d'une retraite à Tressaint.
(Novembre 2001)

           
Ily a quelques mis, un bon ami prêtre venu dîner à la maison m'a dit affectueusement : "V. et toi, vous êtes l'espérance incarnée !".
C'est de cette espérance que nous voudrions témoigner. Nous voulons rendre grâce d'une véritable résurrection qui nous laisse encore profondément émus tous les deux et que, avec nos mots et notre émotion, nous allons essayer de partager.
J'ai moi-même connu une très forte et longue
dépression qui m'a complètement broyé,
anéanti, pendant près de douze années.
J'ai vécu l'angoisse glaciale qui sournoisement
me rongeait le ventre dès le réveil, les
révoltes insensées, les nuits blanches, les
humiliations et l'incommunicabilité totale.
Pendant des mois et des mois, j'ai vécu une
effroyable descente aux enfers.
Je cherchais en vain, au cours des eucharisties,
moments d'oraison ou retraites diverses que nous faisions une présence sensible de Dieu en moi. 
 
  Comme si la ligne de partage entre le vide et la plénitude, entre le doute et la foi, entre la crainte et l'amour, entre la réalité de la vie et ma folie virtuelle, me devenait de plus en plus imprécise. La conscience de moi-même alors, sans personne pour me comprendre, provoquait en moi la honte d'exister et m'amenait inexorablement à l'autodestruction et à des goûts de mort : mon alcoolisme mondain était devenu un alcoolisme solitaire comme le reste de mon existence. La prise inconsidérée de médicaments toujours plus importante au fur et à mesure que je sombrais plus avant dans ma déprime et mes peurs, édifiait une personnalité que je ne reconnaissais pas : je n'étais plus moi, mais un vague double qui survivait avec ses dépendances et ses pseudos paradis artificiels.

Au plus profond de cette détresse, j'ai pourtant eu l'admirable présence de ceux qui m'étaient les plus chers : mon épouse et mes quatre enfants. Je sentais leur douleur interrogative et muette ; je me culpabilisais irrémédiablement de ne pouvoir communiquer et les rendre heureux.
Puis un jour, après de longs mois d'enfermement sur moi-même, et sur la demande pressante de V., j'ai accepté  l'idée de me remettre entre les mains d'un médecin d'une grande intelligence et humanité. Abandon total et douloureux d'abord d'avoir à fouiller dans un passé que je niais, de regarder en face mes blessures d'enfance, mes rancoeurs, des échecs non avoués... Puis lente, très lente libération de la parole dans la confiance renaissante.
Ils m'ont fait comprendre que je n'étais pas jugé pour ce que j'étais devenu, que mes souffrances me faisaient être un autre que moi-même, n'entachant en rien ma beauté intérieure, ma dignité ; bref, que j'étais tout simplement aimé.
  Grâce à eux, j'ai réalisé qu'en tout homme se trouve une part de solitude qu'aucune intimité humaine ne peut combler, pas même le plus grand amour entre deux êtres. Ne consentant pas à ce lieu de solitude, je vivais la révolte contre les hommes, la vie et contre Dieu lui-même. peu à peu, j'ai compris que j'étais créé pour être habité là où personne ne ressemble à personne.
Je l'ai compris, le Christ m'attendait, il prenait sur lui tout ce qui était intolérable, tout l'inexplicable de mon être broyé par la souffrance.
Là se passait l'inattendu... passage fulgurant de l'amour du Christ !
Dans l'obscurité, enveloppé par l'incompréhensible, il me fallait oser porter mon regard sur cette lumière vacillante jusqu'à ce que l'aurore naissante commence à rejoindre le jour et se lever enfin dans mon coeur.

 

Au cours de ma dernière hospitalisation, il y a deux ans, un matin, j'ai dit stop à tout ce chaos. Plusieurs fois le médecin m'avait fait comprendre que j'avais désormais en moi tous les anti-dépresseurs qu'il me fallait pour sortir de ma torpeur, de mon mal-être et de mes angoisses qui me rongeaient. Il me revenait d'en prendre conscience et d'abattre moi-même le mur derrière lequel je me réfugiais. M'abandonnant enfin à la Providence qui s'offrait et qui me harcelait depuis quelques semaines, j'ai décidé (probablement pas tout seul !...) que je ne sortirais pas de cette chambre sans être guéri ! Je suis sorti dix jours plus tard... libre... libéré ! J'avais accepté de porter attention à cette petite présence discrète, mystérieusement cachée au fond du coeur.
Et je sais maintenant, avec le recul, que je répondais oui à la compassion offerte de Jésus qui patiemment m'attendait depuis des années sur le seuil pour me faire passer sur l'autre rive. En m'accrochant, j'acceptai enfin la main de l'espérance qui m'était tendue. Je comprenais soudainement que les autres, la vie, etc... n'étaient pas les artisans du mal qui m'habitait. Ce mal, ces souffrances, je pouvais désormais les nommer, les reconnaître et savoir que ces réalités immuables étaient habitées par la présence de Jésus qui ne m'avait jamais quitté dans le chaos de mon parcours. Oui, le Christ ne m'attendait pas pour supprimer ma souffrance, mais pour l'habiter totalement

 

 

 

 

 

 

 

quand j'acceptais d'ouvrir mon coeur à sa présence ! Je percevais doucement que je recevrais du monde, dans la mesure où j'aurais donné au monde... Cette découverte de la réalité, de la dureté de ma folle expérience me fait persévérer aujourd'hui, à préférer que la raison me quitte plutôt que l'espérance, et l'espérance plutôt que l'amour !...
La dépression  n'est pas une fatalité ! Et puis, j'ai envie de vous supplier :
arrêtons d'en faire un sujet tabou, parlons-en simplement, car la non-communication et ses silences intolérables sont précisément la source de tous les enfermements et les détresses vécues dans nos désespérances ; ce n'est ni une maladie honteuse, ni un état contagieux. Elle touche sous toutes ses formes près de 5% d'entre nous, et si elle installe parfois un silence gêné autour d'elle, c'est trop souvent pace qu'elle fait encore peur à notre ignorance ; parlons-en avec beaucoup d'humilité, et si possible une grande compassion car le désespoir la dévore.
C'est un passage au désert toujours trop long à notre pauvre humanité, où l'abandon à l'espérance, l'acceptation de sa pauvreté, l'accueil de l'amour du frère, la certitude d'être aimé là où nous sommes, sont la preuve et la certitude pour moi que les vendredis Saints seront toujours suivis de matins de Pâques !
Aujourd'hui, je vais très bien et suis heureux de vous le dire : oui, j'ai choisi la bonheur, c'est bon pour la santé !
Son épouse témoigne :      
Pendant toute cette épreuve, je suis passée par des phases d'espoir et de découragement intenses. Puis j'ai pu comprendre que pendant mes phases de découragement, je lâchais la main de Jésus, et me rendais encore plus difficiles ces moments. Je perdais confiance. J'ai perdu beaucoup de temps et d'énergie à refuser la réalité de cette épreuve.
Accompagnée par un ami franciscain, celui-ci me remettait vivement devant ces deux réalités, quand j'allais le voir :
- En parles-tu à Jésus ?
- Ne rêve pas ta vie !
C'était rude, mais accepter la réalité était le seul chemin vers la guérison. Je ne savais pas à quel point le Seigneur me ferait faire un tel ménage dans ma demeure intérieure.
Petit à petit, j'ai compris que je fusionnais avec H. et donc avec la maladie qui le rongeait. Je ne voyais plus que cela, et donc mon attitude n'était pas ajustée.
La première grande étape a été de me faire aider pour comprendre au quotidien ce qu'il fallait que je fasse et comment agir pour qu'H. accepte de consulter. La merveille, c'est que quand l'un bouge, l'autre bouge inévitablement. Mais sur le moment, j'étais révoltée ! Dé-fusionner, c'est comprendre que le changement de l'autre ne vous appartient pas ; qu'il n'appartient qu'à lui, même s'il y a des moyens pour l'y aider.
 

Puis, petit à petit, nous avons parlé de cette réalité ensemble, de cette maladie, et je me suis aperçu qu'en parler tuait les peurs, apprenait aussi à vouloir en guérir.
La deuxième grande étape a été une rencontre fondamentale avec le Seigneur, un soir où j'allais prier, ou plutôt crier vers le Seigneur, lui dire pour la enième fois que c'éait trop dur pour moi, trop long aussi. tout doucement, il me répondit exactement ceci : "Regarde H., non pas avec tres yeux, mais regarde-le comme moi je le regarde, c'est-à-dire déjà guéri, et un jour tu t'agenouilleras devant lui". Là, j'avoue ne pas avoir tout compris ! mais ces paroles n'ont cessé de m'habiter et m'ont fait tout doucement entrer dans un chemin d'espérance. H. n'était pas ce qu'il me montrait de lui. Il me fallait dans la réalité du quotidien vivre de cette réalité de Dieu ; ce fut là encore un long chemin de conversion ! Décidément, quel ménage intérieur !
Je terminerai en disant que je me suis rassasiée et réchauffée à la tendresse de l'amitié manifestée autour de moi. Mes amis m'ont aidée à cultiver la joie de me faire plaisir en toutes choses, et que tout bon moment reçu était une force pour repartir.
Petit à petit, il y a eu, grâce au courage et à la ténacité d'H., des moments de rémission de plus en plus rapprochés, où nous réapprenions la confiance en l'autre, en la vie, jusqu'à la guérison d'aujourd'hui.
"H. je ne cesse de rendre grâce et de m'émerveiller devant l'homme debout que tu es devenu aujourd'hui".